Les Petits latins, une nouvelle collection des Belles Lettres

La grande maison d’édition que sont Les Belles Lettres vient de sortir une nouvelle collection, à destination des élèves du secondaire. Une aventure à laquelle je participe, avec un ouvrage intitulé De pueritia Cleopatrae, et qui me donne l’occasion de vous présenter le matériel utile pour les lectures libres.

MNLE : c’est l’acronyme par lequel on désigne, en pédagogie Freinet, la Méthode Naturelle de Lecture et d’Ecriture. Pour faire (très très) simple, on considère que les enfants sont capables de développer eux-mêmes des stratégies de lecture et d’écriture, et que la part du maître consiste à leur proposer du matériel et un cadre afin qu’ils lisent et qu’ils écrivent le plus possible, dans l’idée que faber fabricando.

Proposer, pas obliger, et c’est là toute la difficulté. Parce que, bien sûr, quand un enfant est confronté à une action qui dépasse ses compétences, c’est son éducation qui entre en ligne de compte : on lui a appris (pas forcément volontairement) qu’il pouvait, ou qu’il ne pouvait pas. Je ne sais pas vous, mais moi, en REP, j’ai plus d’élèves de la seconde catégorie que de la première.

Je propose donc la pratique du texte libre, exercice que j’ai détaillé dans ce billet, plutôt que le thème ; les effets sont les mêmes (maîtriser la langue), mais je contourne ainsi certaines résistances liées au manque de confiance. Si vous avez lu le billet précédent, vous savez que tout texte libre aboutit à la lecture d’un texte authentique, texte que je propose, là encore, en réponse au travail de mes élèves. Et si vous avez des élèves, vous savez aussi bien que moi que la plupart de ces textes sont illisibles pour des débutants.

Alors comment faire pour que nos élèves lisent beaucoup, dès le début de leur apprentissage des langues anciennes ? J’ai cherché (et fabriqué parfois) beaucoup, beaucoup de matériel ; ce billet vise à vous présenter ce qui, avec le temps, me semble le plus propice.

Sources anciennes

Dans les sources anciennes, il existe des textes qui sont accessibles à des élèves peu avancés, voire débutants, et qui ont l’avantage d’être assez proches du latin classique.

Hygin a vécu sous Auguste ; ses Fabulae sont une compilation de textes courts (issus de manuscrits divers), et la mythologie intéresse bon nombre d’élèves. En revanche, la langue n’est pas toujours facile ; personnellement, je m’en suis beaucoup servi pour les métamorphoses de Jupiter. Vous pouvez trouver le texte en libre accès sur Latin Library pour vous faire une idée, mais sachez qu’il est aujourd’hui disponible aux Belles Lettres (l’établissement du texte est plus solide et plus lisible).

Les mythographes du Vatican, auteurs médiévaux, compilent eux aussi, comme le nom l’indique, des légendes ; je les trouve parfois plus faciles à lire que Hygin. À ma connaissance, on ne trouve pas le texte en libre accès ; on peut en revanche se le procurer aux Belles Lettres.

Enfin, il n’y a pas que la mythologie… que d’ailleurs la plupart des élèves préfèrent découvrir en français, et pour laquelle le CDI contient d’excellents ouvrages. On a gardé aussi d’authentiques manuels d’apprentissage des langues anciennes, du IIIe siècle, qui ont l’immense avantage d’être bilingues latin/grec, et sont donc largement utilisés en ECLA (enseignement conjoint des langues anciennes). Ce sont des dialogues qui abordent de nombreux points de la vie quotidienne, regroupés sous un même titre : les Hermeneumata Pseudodositheana (à vos souhaits).

Néo-latin

Dialogues et compilations ont longtemps été privilégiés dans l’apprentissage des langues anciennes. Erasme est ainsi l’auteur de Colloquia qui ont directement inspiré ceci :

Où trouver ce genre d’ouvrages ? Pour être franche, j’ai écumé les bouquinistes et foires aux livres, et je possède une belle collection de manuels de latin fin XIXe – début XXe. Mention spéciale à la fête du livre de Merlieux, d’où viennent bon nombre d’entre eux.

Est-ce qu’on présente encore l’abbé Lhomond ? Le De viris illustribus n’a jamais cessé d’être utilisé dans les classes depuis sa parution au XVIIIe siècle. Le texte est en ligne ici, la version juxtalinéaire ici, et vous devriez trouver une traduction dans n’importe quelle librairie.

Cependant, l’enseignement du latin est réduit, aujourd’hui, à si peu de chose, que même Lhomond est illisible. C’est là qu’entrent dans la danse les latin novellas.

Latin novellas

Avez-vous déjà rencontré un collègue étranger ? Préparez-vous au choc des cultures. Lorsqu’on détaille le pratiques de l’enseignement français à un collègue allemand, anglais, espagnol, américain – et tout particulièrement quand vous racontez la démarche hypothético-déductive, décrite dans ce billet – il ouvre de grands yeux et vous demande, irrémédiablement : « Et… ça marche ? »

(Vous avouez que non. Ou alors, habilement, vous détournez la conversation.)

Parce qu’ailleurs, les professeurs de langues anciennes utilisent massivement des méthodes actives. En France, ça vient, tout doucement. L’université de Pau est bien connue pour son apprentissage audio-oral du latin (méthode Fiévet) ; l’université de Lille les développe actuellement ; d’ailleurs, si vous avez envie d’apprendre cette langue étrange et hypnotique qu’est le grec ancien (et ainsi un jour trouver votre Callimaque), ils viennent d’ouvrir une formation (à distance) pour l’apprendre comme une langue vivante : tous les renseignements ici.

Et donc, pour favoriser cet apprentissage actif, nos collègues (anglais et américains surtout) écrivent des textes lisibles pour leurs élèves. Il y a, bien sûr, l’incontournable Cambridge Latin Curse, intégralement disponible en ligne.

Et à côté de ce manuel, des initiatives très intéressantes, comme Learning Latin through Mythology ; je l’adore, mes élèves l’adorent, et mes collègues d’anglais (coucou Caro, coucou Anne-So) éclatent de rire à chaque fois que je le sors en salle des profs, parce qu’il ne fait vraiment pas envie, comparé à ce qui se fait en langue vivantes.

(Ah, apparemment, j’ai ENCORE fait une photo floue, moi.)

Pour donner aux élèves l’envie de lire en langue ancienne, on va jusqu’à traduire des romans jeunesse en latin, ou en grec ancien. Comble de l’ironie, nos amis américains ont la gentillesse de traduire en latin… de la littérature française, oui, oui. Comme si on ne savait pas le faire nous-mêmes – la honte, quoi.

Et nombreux sont les enseignants qui, par le truchement de l’auto-édition, rédigent de très courts romans. Là encore, j’en ai une sacrée collection, et je peux vous garantir que le niveau diffère grandement de l’un à l’autre. Certains ont été écrits avec les élèves, et dans ce cas-là, je pardonne volontiers les manquements. D’autres sont proprement scandaleux, tel Lars Romam odit, délirant sur le plan historique et médiocre quant à la langue. Et quelques-uns, très peu malheureusement, sont plutôt bien, comme Signa zodiaca.

Je ne sais pas si ma photo est assez claire pour le montrer, mais on trouve parfois la mention du nombre de mots utilisés. Si vous voulez découvrir ces titres, je vous conseille le site Latin Novella Database, qui les recense.

J’ai beaucoup utilisé en classe Iter mirabilis Dennis et Debrae de Christopher Buczek. C’est l’histoire de deux enfants qui prennent une machine à remonter le temps et rencontrent Jules César. C’est invraisemblable d’un bout à l’autre, avec un César terrifiant, mais très court (34 pages), et la progression grammaticale est intéressante.

J’en profite aussi pour mentionner le seul ouvrage français de ce type que je connais : l’Epitome Historiae Graecae de Henri Lantoine ; paru en… 1891, il n’est plus édité. On trouve encore d’occasion la version unilingue ; la version bilingue juxtalinéaire a été numérisée par BnF et se trouve sur Gallica.

Deux problèmes se posaient à moi avec les latin novellas : d’une part, le vocabulaire est en anglais ; d’autre part, les histoires racontées s’accordent généralement très mal avec le programme. Bref, je ne pouvais pas envisager de créer une petite bibliothèque en libre accès.

Donc, tout naturellement, j’ai commencé à écrire, pour mes élèves, les textes dont nous avions besoin – je vous en ai déjà parlé dans mon billet sur le confinement. Une demi-page, d’abord, puis une entière, puis deux, trois, et au final, je me suis retrouvée, en latin, avec un Panorama des rois de Rome, quatre Brutus (Lucius, pas Marcus), deux Horatius Coclès, un Mucius Scaevola, un Clélie, un Gracques, deux Mort de Cicéron (le pauvre), un César franchissant le Rubicon ; en grec, avec un Périclès et une réécriture de Greek boy at home. Je réfléchissais à une Mort de Pompée quand je me suis dit qu’il fallait arrêter avec les photocopies, là ; alors je me suis tournée vers le site Lulu.com, avec l’idée d’en faire de petits livrets, sur le modèle des Editions Odilon, bien connues en pédagogie Freinet. C’est très, très pénible à faire.

C’est à ce moment-là que Les Belles Lettres ont envisagé de créer leur propre collection de latin novellas – enfin, pas tout à fait. Les Petits Latins, c’est beaucoup plus que ça.

Les Petits Latins

D’abord, c’est beau : en couverture, les illustrations de Djohr, à qui l’on doit les magnifiques posters disponibles sur La Vie des Classiques. Ensuite, c’est clairement conçu pour résister à une utilisation scolaire : la couverture est pelliculée, le papier épais et aucune page ne se détache quand vous malmenez la reliure (j’en ai torturé un pendant quatre jours, je n’ai même pas réussi à marquer une pliure complète sur la tranche). Certes, nos élèves sont plus forts que nous au jeu de la destruction du bien commun, mais là, ça va quand même résister un moment.

Enfin, l’intérieur n’a pas grand rapport avec une latin novella. Chaque ouvrage se compose de deux parties : la première contient la version bilingue du texte et permet donc la pratique du… petit latin (ben oui, le nom de la collection n’est pas un hasard).

Ici, une double page extraite de De Aenea in Inferis – Enée aux Enfers, par A. Cassard et L. de Chantal. C’est une histoire conçue pour des débutants, et vous noterez que, au chapitre 8, la langue est parfaitement accessible à des collégiens un peu avertis.

Si le petit latin est une pratique très efficace pour acquérir les automatismes nécessaires à la lecture des textes, je vous ai en revanche raconté dans mon parcours de latiniste que, quand on manque de vocabulaire, c’est impossible et décourageant.

C’est pourquoi la deuxième partie propose le texte en version unilingue, avec trois aides : le vocabulaire utilisé, un encadré étymologique, et des notes de grammaire ou de civilisation.

Ça semble fou, mais proposer le texte et son vocabulaire en regard… et bien ça n’a jamais été fait. Nous avons des versions unilingues avec des notes grammaticales, des textes avec le vocabulaire à la fin, des versions juxtalinéaires et, bien sûr, des textes bilingues, mais jamais – jamais ! un texte avec le vocabulaire nécessaire pour le comprendre à proximité. Pourquoi ? demanderez-vous ; tout simplement parce que ça consomme beaucoup de papier de présenter le texte de cette façon-là (vous voyez les espaces vides sur les pages unilingues ?), ce qui augmente considérablement le prix d’un livre. Les Belles Lettres ont réussi à proposer un tarif raisonnable sans sacrifier la qualité, chapeau !

Et, sous l’impulsion de Pascal Charvet, IG de Lettres, les Petits Latins vont encore plus loin : l’encadré « étymologie », présent à chaque page, permet de comprendre le sens d’un mot sans avoir à se référer au vocabulaire, juste en utilisant sa connaissance de la langue française. Les étymologies proposées feront sans doute bondir parfois les linguistes les plus rigoureux d’entre vous, car c’est tout une famille sémantique qui semble découler d’un seul mot ; le but n’était pas de concurrencer les Mots Latins de Fernand Martin (que j’aime d’amour infini – le bouquin, hein ! le monsieur, je ne l’ai jamais rencontré, bien évidemment), mais bien de montrer au lecteur qu’on peut aussi se passer du lexique.

(En parlant de ça, si vous êtes sages, je vous raconterai un jour mon hilarante rencontre avec Pierre Flobert, il y a bien longtemps.)

Le vocabulaire utilisé dans chaque Petit Latin est également réuni en fin d’ouvrage, car c’est bien pratique aussi pour retrouver un mot précis.

Trois titres sont disponibles pour le moment, chez votre libraire préféré ou directement :

  • Amandine Cassard & Laure de Chantal, De Aenea in Inferis. Énée aux Enfers (niveau débutant)
  • Marjorie Cohen, De pueritia Cleopatrae. Cléopâtre, l’enfance d’une reine (niveau débutant)
  • Christophe Raphel, Hannibal, Romae horror. Hannibal, terreur de Rome (niveau avancé)

Laure de Chantal faisait malicieusement remarquer qu’aucun ne concerne un Romain… rassurez-vous, d’autres sont en préparation, dont :

  • Laure de Chantal & Robert Delord, De deis Olympi. Les dieux de l’Olympe
  • Blandine Cuny-Le Callet, À l’école de Circé, la magie dans l’Antiquité
  • Amandine Cassard, De Aenea Trojano. Énée le Troyen
  • Amandine Cassard, De Aenea in Latio. Énée à la conquête du Latium

Vous trouverez d’autres informations dans cet entretien avec Laure de Chantal, auteur et directrice de la collection, et quelques pages des trois premiers volumes en lecture libre.

Et maintenant, laissez-moi vous parler un peu de l’enfance de Cléopâtre.

De pueritia Cleopatrae

Pour avoir lu bon nombre de latin novellas, j’avais eu le loisir de constater que le héros est presque systématiquement de l’âge des élèves auxquels l’ouvrage est destiné ; et parce que j’avais moi-même principalement écrit sur des personnages masculins, j’avais envie de changer un peu. Comment la jeune Cléopâtre s’est-elle imposée à moi ? Je ne saurais pas vraiment le dire, mais j’étais certaine que mes élèves, qui me posent de très nombreuses questions à son sujet, se sentiraient attirés par une histoire la concernant.

Une fiction sur Cléopâtre, avant sa rencontre avec César. Soit. Cependant, je ne voulais pas tomber dans ce travers, très fréquent dans les latin novellas, qui consiste à malmener les realia, voire l’Histoire, au motif qu’il s’agit d’une fiction. Or, la vie de Cléopâtre n’entre pas du tout, mais alors pas du tout ! dans mon domaine de spécialité (l’hexamètre dactylique dans la poésie historique latine – à vos souhaits, bis), et je n’ai accès à aucune bibliothèque universitaire. Je me suis donc très largement appuyée sur l’ouvrage le plus récent qui se trouvait à ma disposition : Cléopâtre, un rêve de puissance, de Maurice Sartre (2018).

Vous avez vu plus haut que De Aenea in Inferis est accessible, du début à la fin, à de grands débutants. Hannibal, Romae horror est d’un niveau plus avancé et prépare efficacement à la lecture de grands auteurs, et de Tite-Live en particulier. De pueritia Cleopatrae fait la jonction, en proposant au tout début une langue scandaleusement calquée sur le français, qui se transforme au fil des chapitres jusqu’à devenir un latin honorable : il peut ainsi être utilisé dès les premiers mois, et tout au long du collège ; mais il peut aussi rassurer des élèves avancés, qui font trouver le démarrage incroyablement facile.

(Oui, c’est un piège. Non, je n’ai pas honte.) *rire diabolique*

Voyez vous-mêmes :

Si je pouvais, je nierais avoir écrit cela : mots en mauvaise position, utilisation de ille/illa comme pronom personnel, pas de liaison, mater au génitif au lieu du datif, et j’en passe. En revanche, je vous garantis que c’est parfaitement clair pour tous les élèves ; avant d’être publié, ce texte a été infligé à plusieurs classes (et pas que les miennes), avec le même résultat : une compréhension parfaite.

Vous noterez que, contrairement à ce qui se fait dans les deux autres volumes de la collection, je n’ai pas donné de titre à mes chapitres, et c’est volontaire : demander aux élèves de titrer ce qu’ils ont lu est toujours pour moi un excellent moyen de vérifier leur degré de compréhension du texte.

Je vous l’ai dit, ça s’améliore à mesure que l’on avance dans l’histoire :

Vous le voyez, au chapitre 5, on explore la diversité des structures grammaticales ; les verbes commencent à occuper leur place, sont à des temps variés, les deux voix sont utilisées ; plus besoin d’un substitut au pronom personnel ; on maîtrise la proposition infinitive, on s’attaque au subjonctif. Les phrases restent courtes et peu coordonnées. Ça se fait tout seul, les yeux prennent l’habitude d’aller chercher les informations au bon endroit.

Au dernier chapitre, on atteint un latin honnête :

Sans être non plus d’une grande difficulté, ça demande une analyse rigoureuse. Les maladresses qui restent sont liées à la volonté de restreindre le vocabulaire utilisé : j’ai eu beau faire tout mon possible, De pueritia Cleopatrae utilise tout de même presque 500 mots différents, et c’est vraiment beaucoup.

Si vous voulez vous faire une idée plus précise, le site de la Vie des Classiques vous permet de lire les trois premiers chapitres ici.

Vous avez maintenant de nombreuses pistes pour vous procurer le matériel utile afin de favoriser la lecture, libre ou pas, de vos élèves. Vous avez compris, je pense, où va ma préférence.

(Si vraiment tu n’as pas compris, clique .)

Je m’attelle à un (probablement très long) billet sur la lecture libre en pédagogie Freinet, mais ne soyez pas trop pressés ; il y a plus de chances que je finisse avant celui que j’ai commencé il y a des mois sur l’apprentissage de l’alphabet grec en méthode naturelle, et même celui-ci n’arrivera pas avant un bout de temps.

De toute façon, la meilleure pratique, c’est la vôtre : vous connaissez vos élèves mieux que moi, non ? 😉

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