4 façons d’évaluer sans noter

Je croise de plus en plus de collègues dont le chef d’établissement a décidé de supprimer les notes pour évaluer leurs élèves. Mais alors, comment faire ? L’idée d’évaluer « sans note » étant très à la mode, elle se transforme souvent en quelque chose de très idiot, voire néfaste. Pourtant, des solutions intelligentes et efficaces existent.

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« Les notes et les classements sont toujours une erreur. » (Invariant pédagogique n°19). Tiens donc, et pourquoi ça ? Freinet affirme cela à une époque où les élèves sont notés sur 20, à la virgule près ; où, en fonction de ses résultats, l’enfant est classé, dans une hiérarchie qui, bien souvent, lui semble immuable. A une époque, également, où le professeur use librement de violence si cela lui chante. Les choses ont bien changé, me direz-vous.

Peut-être pas tant que ça.

« Professeurs et parents y tiennent pourtant parce que dans les données actuelles de l’école, avec des enfants qui n’ont pas envie de travailler, les notes et les classements restent encore le moyen le plus efficace de sanction et d’émulation. » (idem)

Ce jugement n’a pas pris une ride. Je pourrais passer des heures à commenter cette phrase, exemples à l’appui. Mais, fidèle à mes habitudes, avant de vous dire pourquoi se passer de note, je préfère vous expliquer comment.

Oui, ceci est encore un billet très, très, très long.

Comment évaluer sans note ?

Je pars du principe que vous évaluez de la façon suivante : lorsqu’une notion a été vue par l’ensemble de la classe, vous faites une interrogation écrite en temps limité. Vous corrigez les copies et indiquez une note chiffrée sur 20. Autant vous prévenir tout de suite : dans les 4 méthodes qui suivent, il est impossible de procéder de cette façon. Lorsqu’on commence à évaluer sans note, il faut modifier beaucoup de choses, pas seulement l’appréciation sur la copie. Alors oui, disons-le tout de suite, c’est infaisable dans une classe qui prépare un examen. Pour les autres, on peut y réfléchir.

Voici donc 4 façons de faire, que j’ai classées selon le degré de lâcher-prise (du plus faible au plus important). Cette liste, bien évidemment, n’est pas exhaustive, mais je vous mets en garde : de nombreux modes d’évaluation appelés « sans note » sont en réalité des classements déguisés. J’y reviendrai.

Méthode 1 : le livret d’apprentissage

Ce n’est pas une pratique Freinet à proprement parler, mais elle s’accorde bien avec l’esprit. Je la tiens de Christian den Hartigh, un collègue de lettres. Il l’a lui-même conçue à partir du livret d’apprentissage de la conduite qui a cours dans toutes les auto-écoles, comme il le raconte dans ce billet.

Le principe 

Concrètement, il s’agit d’une liste des savoirs / capacités / attitudes (rayer les mentions inutiles) que vos élèves doivent maîtriser. Elle peut être courte ou longue, vaguement organisée ou hiérarchisée dans le moindre détail, jolie à regarder ou pas : vous y mettez ce qui vous arrange, vous présentez ça comme bon vous semble. L’important, c’est qu’il y ait une case devant chaque item.

Le système d’évaluation est le suivant :

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  • la case reste vide tant que la notion/la compétence n’a pas été vue ;
  • on inscrit une barre ( / ou \ ) quand elle a été abordée ;
  • on transforme la barre en croix (X) quand elle semble comprise ;
  • on noircit la case quand elle est maîtrisée.

Il s’agit donc d’une évaluation par échelle de maîtrise.

J’ai moi-même conçu un livret d’apprentissage du latin, en m’inspirant de ceux de C. den Hartigh. Je l’ai utilisé pendant trois ans avec beaucoup de bonheur. En voici quelques pages :

Il s’agit du livret d’une élève de 5ème, qui a déménagé au cours du 1er trimestre ; je ne peux pas vous montrer un livret de 3e, les quelques qui me restent sont à Canopé en prévision d’une exposition qui doit débuter en septembre. Vous pouvez télécharger le livret entier ; mais je l’ai aussi découpé, au cas où une seule de ses parties vous intéresserait, dans le Matériel.

Les conditions

Avec ce système, impossible d’évaluer tout le monde au même moment ; je vous l’ai dit, quand on change de mode d’évaluation, les pratiques en classe changent également. Ou alors on fait n’importe quoi, et on revient bien vite aux notes.

C’est en cela que l’exercice est délicat. Lorsque mes effectifs ont subitement triplé, je n’avais pas anticipé le fait que je ne pourrais plus suivre chacun de mes élèves. Lassés de devoir m’attendre sans cesse, les élèves ont commencé à bavarder et ont fini par cesser toute activité. Soit mon livret est trop long, soit j’évalue trop souvent – quoi qu’il en soit, je n’ai jamais réussi à corriger cet écueil. Vous voilà prévenus si vous souhaitez l’utiliser : au-delà de 10 élèves, c’est une gageure, il faudra y faire des modifications. Je note d’ailleurs que C. den Hartigh semble également avoir rencontré des difficultés, cf. ce billet.

En revanche, pour un petit groupe, la motivation est assez spectaculaire, et les progrès manifestes. Il y a un réel plaisir à voir son livret se remplir peu à peu.

Méthode 2 : les ceintures

L’évaluation par ceintures est une pratique courante de la pédagogie institutionnelle (Oury, Fonvielle). Le système est basé sur les ceintures de judo, qui indiquent le niveau atteint par ceux qui les portent, afin de garantir des combats équilibrés.

Le principe

Concrètement, un élève décide de passer la ceinture de son choix, en se basant sur un descriptif remis par le professeur. Dans ce descriptif, on trouve la couleur de la ceinture et l’ensemble des savoirs / capacités / attitudes à acquérir pour pouvoir y prétendre. Il faut gagner les ceintures dans l’ordre, mais selon les situations (et les professeurs), on peut sauter la ou les première(s) ceinture(s). Il s’agit donc, là encore, d’une échelle de maîtrise, mais c’est une échelle fondée sur la compétence et non sur l’acquisition des savoirs.

Une ceinture porte rarement sur l’ensemble de la discipline. La plupart du temps, il s’agit seulement d’un domaine de compétence : en français, par exemple, on trouve souvent des ceintures en orthographe, en conjugaison, en lecture ; en mathématiques, des ceintures de calculs, de tables et de géométrie. Si cela vous intéresse, vous trouverez de nombreux exemples sur le site de l’ICEM, souvent pour le 1er degré, maximum cycle 3. Vous pouvez aussi consulter cette explication très claire d’un blog d’instits belges. Pour le collège, si cette pratique vous intéresse en français, je vous invite à visiter le blog de ma collègue de lettres et à vous mettre en contact avec elle.

En latin, je n’ai jamais utilisé ce système. Je suppose qu’il faudrait définir 7 niveaux ( blanc, jaune, orange, vert, bleu, marron, noir) en déclinaison, en conjugaison, en traduction, et sans doute en civilisation. Tout dépend de vos priorités.

Ma réflexion s’arrête là. J’ai de nombreuses réticences vis-à-vis du système de ceintures, pour les raisons ci-dessous. Mais j’ai un copain prof d’histoire-géographie dans l’académie de Versailles (coucou Stéphane) qui les avait énormément réfléchies avant de se lancer, et qui a réussi à éviter tous les pièges inhérents à cette méthode. Sa façon de faire est plutôt convaincante – et il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis… hum.

Les conditions

Là encore, c’est l’élève qui décide du moment d’évaluation, mais aussi du degré de difficulté. Mettre en oeuvre les ceintures comme mode d’évaluation demande donc un travail titanesque : définir les niveaux par ceinture, produire les documents expliquant ce système, décrivant les actions à réaliser pour obtenir une ceinture et surtout, produire plusieurs évaluations pour chaque ceinture – et cela avant même d’avoir commencé – en plus des cours permettant de les obtenir, sans quoi… on ne peut pas évaluer ! Pour vous donner une idée de la tâche, regardez cet outil PIDAPI (1e degré – toutes disciplines) qui conjugue ceintures et brevets (j’y viens). Il vaut mieux être une équipe (enthousiaste et confiante, cela va de soi), ce qui est assez rare en Lettres Classiques (l’équipe, hein, pas l’enthousiasme).

Ce n’est pas le travail qui m’arrête : mes réticences portent ailleurs. Pour que le passage de ceinture demeure un mode d’évaluation respectueux, il faut s’astreindre aux règles suivantes :

  • l’élève choisit de passer une ceinture : on ne décide pas pour lui, il n’y a pas de « séance-spéciale-passage-de-ceinture » ; on peut l’inciter à en passer une, pour lui montrer qu’on a confiance en ses capacités, mais on ne l’oblige pas. Oui, on est bien d’accord, c’est compliqué de gérer en classe des élèves qui passent des ceintures tandis que d’autres travaillent sur autre chose : il y a donc une organisation à trouver autour de cela – et il faut savoir lâcher-prise et faire confiance ;
  • ne créez pas de « demi-ceinture » (blanche-jaune, orange-verte, etc.) : ça ne motivera pas plus vos élèves, et votre organisation deviendra un enfer. Faites plutôt en sorte que la blanche soit déjà acquise avant de commencer, que les premières ceintures soient faciles à obtenir et les dernières de vrais défis : ainsi, vous aurez enseigné la persévérance en même temps que votre discipline ;
  • ne créez pas non plus trop de ceintures quand vous détaillez votre enseignement : dans le 1er degré, les élèves ont une dizaine de ceintures maximum pour toutes les disciplines et le comportement, et la semaine entière pour les travailler toutes ; il est bien évident qu’on ne peut pas en prévoir autant quand on voit les élèves deux à trois heures par semaine !
  • rassurez sans cesse les élèves les moins avancés : comme à leur habitude, ils vont se comparer aux autres, et surtout aux plus rapides, pour entretenir leur sentiment de nullité ; or c’est justement ce qu’on cherche à combattre quand on change de mode d’évaluation… ;
  • donnez à chaque élève la possibilité de savoir où il en est, mais n’affichez pas les résultats en classe ; vous ne pourrez pas les empêcher de se comparer les uns aux autres, mais vous pouvez limiter les dégâts.

C’est de ce dernier point, surtout, que viennent les réticences sur le système de ceintures ; j’ai souvent vu, dans les classes du 1er degré, ceci, affiché au mur :

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Et franchement, quelle différence avec un classement ?

J’y reviendrai, mais je tiens à l’affirmer dès maintenant : en réalité, tout système d’évaluation peut être dévoyé. Ce n’est pas parce que vous utilisez des notes que vous êtes un mauvais-professeur-qui-humilie-les-élèves ; et ce n’est pas parce que vous les supprimez que vous devenez automatiquement un bon-prof-qui-respecte-les-enfants, même s’il y a du monde pour vous le faire croire. Il y a des façons intelligentes, efficaces et respectueuses de noter nos élèves ; il y a des façons aberrantes, contre-productives et humiliantes d’évaluer sans note. Et entre les deux, deux ou trois marchands de tapis qui veulent vous vendre leur produit…

Méthode 3 : chefs-d’oeuvres et brevets

Longtemps, j’ai confondu ceintures et brevets – je ne suis pas la seule.

Longtemps, j’ai entendu parler de « pédagogie du chef-d’oeuvre » en comprenant « pédagogie de projet » – je ne suis pas la seule.

Longtemps, je me suis couché de bonne h… – ah ben tiens, voilà le retour de Marcel. Ça me pendait au nez. Je vais finir par bannir l’adverbe « longtemps » de ma prose. Bref.

Ce n’est que tout récemment que j’ai compris en quoi cela consistait réellement ; j’ai décidé d’adapter le principe, cette année, à mes cohortes de 5ème et de 4ème. C’est pourquoi les documents que je vous présente n’ont pas encore passé l’épreuve du feu.

Le principe

Vous pouvez lire ici le texte de Freinet et Peticolas qui détaille cette pratique. C’est un texte très intéressant, car il explique à la fois le projet initial et les améliorations qui ont dû être apportées.

A l’origine, le principe des brevet est fondé sur le scoutisme : les éclaireurs disposent d’un carnet qui détaille des réalisations permettant de manifester la maîtrise d’un domaine. Un brevet porte donc toujours le nom d’un métier, et son acquisition se manifeste par un badge. Par exemple :

brevet scout cuisinier

Freinet et Peticolas ont adapté cette pratique à une classe : ils ont donné à ces réalisations le nom de « chef d’oeuvre », défini des « métiers » et créé les épreuves de validation des brevets. Il fallait alors réaliser un chef d’oeuvre pour avoir le droit de passer un brevet . Mais voilà : fondé sur des exercices scolaires, un brevet ressemblait fâcheusement à une interrogation écrite… C’est pourquoi ils décidèrent que le chef d’oeuvre serait le brevet.

Et pour être sûrs que chacun puisse faire valoir ses connaissances et ses capacités, ils instituèrent, tout simplement, des « semaines des brevets », c’est-à-dire qu’ils réservèrent des moments définis dans l’année pour permettre à tous les élèves de créer leurs chefs d’œuvres.

Les conditions

Je pratique avec bonheur, en français (et parfois en latin !) le texte libre depuis plusieurs années. Au fil des années, je suis de plus en plus convaincue par la nécessité de réclamer à mes élèves des productions libres, afin de développer chez eux une créativité devenue indispensable dans notre société. L’idée que ces productions puissent servir à une reconnaissance formelle de leurs compétences avait donc tout pour me séduire. Mais comment l’adapter, à mon tour, aux contraintes de l’enseignement secondaire ?

J’ai conçu 6 brevets, à acquérir au cours des 3 années d’apprentissage des langues anciennes : 3 brevets autour de la maîtrise des langues (Aède, Grammaticus, Traducteur) et 3 brevet autour de la maîtrise des civilisations antiques (Archéologue, Historien, Mythographe).

J’aime assez le caractère progressif des brevets scouts ; j’ai donc détaillé chaque brevet en 4 niveaux de maîtrise, quitte à faire un peu « ceinture » : Débutant, Connaisseur, Expert, Maître. L’ensemble donne ceci :

Capture table synopt brevets

Vous pouvez télécharger le document pour le lire ou le retravailler à votre sauce. J’ai préféré mettre des bannières en bas des colonnes car j’avais du mal à trouver un équivalent aux badges.

Bien sûr, j’ai réservé dans le calendrier annuel des séances dédiées à la production ou la finalisation des chefs d’oeuvres. Je compte demander aux élèves de passer au moins 4 brevets par an, et j’ai bloqué 6 moments dans l’année.

Pour moi, c’est un peu un retournement de situation : avant, je savais quel travail ils allaient produire, mais je ne savais pas quand ; cette année, je saurais quand… mais je ne saurai pas quoi ! J’espère être surprise. Je consacrerai certainement un billet futur à ces chefs d’oeuvres.

Méthode 4 : la feuille libre

C’est sans nul doute mon mode d’évaluation préféré, au point que je continue à l’utiliser, quel que soit le mode d’évaluation que je choisis – oui, je suis assez stupide pour évaluer mes élèves de deux façons différentes. Que voulez-vous, il y a la demande institutionnelle (« remplissez le bulletin », « validez les compétences », « notez l’examen »), et ce en quoi je crois.

Le principe

Plus simple, tu meurs : prends une feuille blanche, mets le nom de l’élève, fais la liste de tout ce qu’il sait et remets-la à qui t’a demandé d’évaluer.

Ah non, zut, ce n’est pas simple, en fait.

Les conditions

La première fois que j’ai évalué un élève de cette façon, je suis restée longtemps, très longtemps, devant une feuille blanche. J’avais beau avoir sur mon carnet de notes des dizaines d’évaluations, j’avais beau avoir soigneusement calculé la moyenne, je ne pouvais lister ni les connaissances, ni les capacités acquises par chacun. Tout ce que je pouvais faire, c’était renseigner ce que j’avais prévu, décrire l’attitude de travail de chacun et juger l’efficacité de cette attitude dans son apprentissage.

À croire que je n’avais rien évalué d’autre.

Rien d’autre que : l’attitude.
Ça craint.

Tentez le coup, juste pour voir. Et si vous rencontrez le même problème, si vous aussi vous vous trouvez incapable de remplir cette feuille avec précision… il est peut-être temps de revoir votre pratique de l’évaluation.

Aujourd’hui, je réserve un moment, environ une fois par mois, pour établir cette liste pour chacun de mes élèves. Oui, c’est long. En revanche, je sais toujours quoi mettre dans le bulletin, et je peux vous dire que le professeur principal, quand il fait la synthèse au conseil de classe, est bien content de lire une appréciation précise et technique ; et mes échanges avec les parents sont beaucoup plus féconds.

Mon rêve, ce serait d’en faire mon unique mode d’évaluation ; au fil des travaux de mes élèves, je pourrais dire à chacun : « Tiens, tu connais cela, tu sais faire cela, tu réussis cela… on va le mettre sur ta feuille. » Bien sûr, c’est impossible dans le système éducatif actuel, qui requiert des documents standardisés (LSU, Paliers de compétences, etc.) pour qu’un algorithme classe nos élèves et les oriente.

Cependant, avec l’accord de votre chef d’établissement (et une configuration particulière du LSU), vous pouvez demander à ne plus noter vos élèves et à remplir seulement l’appréciation. C’est impossible pour une classe que vous préparez à un examen, c’est délicat si vous êtes seul à le faire dans votre établissement, c’est faisable si vous ne comptez pas sur les (bonnes) notes pour garantir votre effectif en LCA.

Vous comprenez, maintenant, pourquoi je cumule les modes d’évaluation ? C’est incontestablement la façon la plus simple, la plus précise, la plus claire, la plus personnelle, la plus féconde et la plus respectueuse d’évaluer un élève – et c’est la seule qui soit rendue impossible par l’Education Nationale.

(Désespoir)

Les dispositifs à refuser

Je l’ai déjà dit, il existe aussi de mauvaises façons d’évaluer les élèves sans noter ; le problème, c’est que ce sont celles que nous impose, trop souvent, la hiérarchie. Je ne crois pas qu’il s’agisse de malveillance ; je crois plutôt à de l’ignorance doublée d’un manque de réflexion.

Je parle en connaissance de cause. Lorsque je suis arrivée dans mon établissement, en 2009, l’obligation d’évaluer « par compétences » venait de sortir. Bon soldat, je me suis penchée sur la question et j’ai choisi d’investir l’outil qui m’était proposé, le logiciel SaCoche. C’était simple : j’entrais mes items, je les reliais aux « compétences » institutionnelles ; ensuite, il me suffisait de sélectionner les items évalués, et le logiciel produisait le cartouche à coller sur la copie ; une fois le travail corrigé, j’entrais, pour chaque élève, un ou deux point(s) rouge(s) ou vert(s), et comme par magie, le logiciel était capable de me transformer ça en moyenne pour le bulletin trimestriel.

Nous avons tous utilisé SaCoche. Cinq ans plus tard, nous étions tous revenus aux notes chiffrées. Que s’était-il passé ? C’est simple :

  1. Les moyennes ont chuté : en REP, on surnote facilement les élèves, pour valoriser la moindre goutte de progrès, pour empêcher le décrochage, pour franchir l’algorithme d’orientation, etc. Lorsque nous avons dû renseigner les compétences, il a fallu admettre que nos élèves ne les possédaient pas… et le logiciel calculait la moyenne sur ces indications ;
  2. Les inégalités se sont creusées : les élèves en difficulté alignaient, évaluation après évaluation, des points rouges, ce qui est en réalité plutôt violent pour eux ; très vite, ils ont baissé les bras, puisque de toute façon, quel que soit l’effort fourni, le point était rouge… Autant ne rien faire alors ;
  3. Le temps de correction s’est démultiplié : on n’évalue jamais qu’un seul item, mais toujours un ensemble – parfois, en français, je me retrouvais avec une dizaine d’items par élève… renseigner chaque cartouche sur la copie et dans la machine prenait donc un temps fou ;
  4. Le niveau de stress des élèves a augmenté : pour adapter le temps de correction au temps dont nous disposions, il fallait évaluer moins d’items à la fois… donc plus souvent ; très rapidement, l’évaluation est devenue omniprésente et les élèves n’ont plus osé… oser, de peur d’échouer. Et que font des élèves stressés à l’idée d’être évalués ? Ils encouragent les perturbateurs pour que l’évaluation n’ait pas lieu ! Le climat scolaire est devenu explosif, et les incidents se sont multipliés.

Bref, un boulot fou, pour des résultats désastreux.

Comprenez-moi bien : ce n’est pas SaCoche le responsable. Le logiciel utilise une évaluation par positionnement (deux points rouges, un point rouge, un point vert, deux points verts). C’est le cas aussi de l’évaluation « par compétences » qui nous est imposé : non acquis, en cours d’acquisition, acquis, dépassé (1er degré) ; maîtrise insuffisante, maîtrise fragile, maîtrise suffisante, bonne maîtrise (2d degré).

Que faisons-nous ? Nous positionnons nos élèves… autrement dit, nous les classons. Sans finesse, sans reconnaissance individuelle ; nous les parquons dans la même case, comme du bétail qu’ils ne sont pas.

Alors, si jamais votre chef d’établissement, animé par les meilleures intentions du monde (ou par une forte pression hiérarchique) voulait vous imposer la suppression des notes, et le lancement d’une évaluation par positionnement, refusez : c’est trop facile de faire n’importe quoi avec cet outil – j’en suis la preuve. Expliquez les raisons de votre refus, et proposez-lui une alternative.

Il y en quatre sur cette page. Il y en a sans doute d’autres ailleurs. Et il y a celle que vous pouvez inventer, de préférence avec vos collègues. À ce moment-là, soyez sympa, venez raconter ici comment vous faites…

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