Quand le chat n’est pas là… les souris bossent.

Que font les élèves quand leur professeur est absent ? Rien, le plus souvent ; autre chose, quand le protocole fonctionne ; différemment, quand on a la chance d’être remplacé. Et parfois, quand vous avez bien amené les choses… ils travaillent sans vous. La preuve en deux anecdotes.

S’il y a bien une chose que je déteste, c’est être en retard. A tel point que je préfère encore avoir deux heures d’avance plutôt que cinq minutes de retard. Pourtant, deux fois par an environ, les aléas de la vie font que je ne suis pas à l’heure. Un matin, donc, me voici contrainte d’appeler mon établissement pour prévenir que j’aurais 15 minutes de retard. Je demande alors à la vie scolaire de faire entrer mes élèves dans ma classe, et de les laisser faire.

La magie du plan de travail

Lorsque je suis finalement arrivée, j’ai vu un assistant d’éducation debout à la porte de ma salle, avec le plus immense sourire qui soit. Il a tourné vers moi son visage lumineux et il m’a dit :  » Mais, je n’ai rien dit, ils ont tout fait tout seuls. » Et effectivement, dans la salle, ça planchait sec. Le vocabulaire à réviser était au tableau, les plans de travail étaient sortis, et tous les élèves avaient commencé leur travail personnel, penchés sur leur manuel ; ceux qui coopéraient le faisaient à voix basse. L’assistant d’éducation était passé de l’ahurissement le plus total à une joie profonde. C’est aussi l’effet que ça me fait quand je les vois travailler sans moi.

Cette prouesse n’existerait pas sans les plans de travail. C’est l’outil essentiel pour permettre à l’élève de se saisir de son autonomie. Je développerai ultérieurement comment les penser, les créer, les réviser (ce que j’ai souvent fait). En attendant, je propose plusieurs versions dans l’onglet Matériel.

L’autonomie s’apprend-elle ?

Lorsqu’il m’arrive de dire, en salle des profs ou en réunion, que mes élèves travaillent tout seuls et qu’ils n’ont besoin que d’un surveillant, je déclenche généralement l’hilarité. Ensuite, mes collègues réalisent que je ne suis pas ironique. Parfois, ils ont quand même un soupçon. Et ils ont bien raison. En effet, ce n’est pas ma pratique qui rend les élèves autonomes, ce sont les élèves déjà autonomes qui investissent mes pratiques. La nuance est de taille.

En mai dernier, j’ai débuté mon congé maternité. J’avais préparé mes élèves au fait que, peut-être, je ne serai pas remplacée (j’avais malheureusement raison). Dans mon meilleur groupe (les 4e), on s’est inquiété :  » Madame, il y a 17 chapitres dans le manuel. Et on en a fait que sept ! » Je les ai rassurés :  » Oh, vous savez, on n’arrive jamais au bout du manuel. Dans le meilleur des cas, on fait huit chapitres. Si j’avais pu aller au bout de l’année, vous auriez battu ce record. » A peine l’avais-je dit que les élèves en ont fait leur objectif : c’était décidé, avec ou sans moi, il feraient mieux que les autres. Alors j’ai consacré mes deux dernières semaines à créer le matériel nécessaire pour que mes élèves travaillent en mon absence. Oserais-je l’avouer ? Je n’y croyais pas trop. J’avais tort.

En janvier, j’ai repris le chemin du collège. Je suis passée au CDI, jeter un œil au carton qui contenait ce matériel et les cahiers de mes élèves. Imaginez ma stupéfaction, lorsque, parcourant les cahiers, j’ai découvert que mes élèves avaient accompli sans moi non pas un chapitre, mais quatre. Enfin, pour être exacte, les meilleurs élèves avaient travaillé sur quatre chapitres ; les plus faibles sur deux seulement.

Une rapide discussion avec ma collègue documentaliste m’a renseigné sur ce qui s’était produit en mon absence : ce sont les élèves les plus motivés qui ont entraîné tout le monde à travailler sur ces heures désormais libres. Le fait que les élèves les plus faibles aient abandonné en cours de route me montre que la coopération n’est pas encore acquise. Et cela me prouve également que ma pédagogie n’apprend pas aux élèves à devenir autonomes.

Mais cela peut-il seulement s’apprendre ? Je m’interroge. Il me semble que l’enfant devient autonome quand on place en lui sa confiance, quand on l’encourage à faire des essais sans craindre l’échec, quand on l’invite à ne pas se laisser abattre face aux difficultés. A l’adolescence, n’est-il pas trop tard ? Je n’ai pas de réponse à ces questions.

Maintenant avec… plus tard sans

Vous l’aurez compris, mes actuels 3e sont d’honnêtes latinistes : ils ont fait l’effort de mémoriser des déclinaisons, des conjugaisons – c’est un peu confus dans leur tête, mais ils savent utiliser les tables ; ils maîtrisent près de 200 mots de vocabulaire ; ils peinent encore à traduire, mais ont à peu près compris comment faire ; ils savent lire un texte à haute voix sans erreur, ce qui est tout de même la moindre des choses après trois années de latin.

J’enrage à l’idée que, pour des comptes d’apothicaire, aucun d’entre eux ne pourra poursuivre cet apprentissage : ni l’option ni l’enseignement d’exploration n’existent dans le lycée de secteur…

Alors j’en ai fait mon objectif prioritaire : leur permettre, dans dix, vingt ou trente ans, de reprendre le latin. Qu’ils en aient besoin, ou simplement envie. Je leur apprends à se fixer leurs propres objectifs, à bâtir leur propre plan de travail – en un mot, à se passer de moi… et j’espère. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre quand on enseigne ?

Publicités