De la finalité : émettre vs. recevoir

Tandis que les élèves rêvent de s’exprimer en latin, le professeur s’acharne à en faire des lecteurs aguerris. Ces buts, pour opposés qu’ils soient, sont-ils impossibles à concilier ?

Apprendre le latin, à quoi cela sert-il ? C’est LA question, posée, de façon lancinante, par la société, le gouvernement, le ministère, les rectorats, les chefs d’établissement, les professeurs, les parents, bref, par tous les adultes qui existent en France et dans le monde.

Les professeurs de langues anciennes répondent, inlassablement, dressant la liste des bienfaits de l’enseignement du latin – et des langues anciennes tout court. On parlera d’héritage ou d’écart, de gymnastique cérébrale, de renforcement de l’apprentissage du français… la liste n’est pas exhaustive et je laisse à d’autres le soin de la dresser et de défendre leur point de vue.

Car ce qui m’intrigue, en vérité, c’est que très peu d’élèves me posent la question. Et tous ceux qui finissent par m’interroger à ce sujet sont des élèves qui, d’une part, n’apprennent pas les langues anciennes (ni ne souhaitent les apprendre) et qui, d’autre part, ne perçoivent pas l’utilité de l’enseignement, quelle que soit la discipline. Ce qui induit que, généralement, la question est posée de façon agressive, sur un ton provocant. Je comprends que certains de mes collègues finissent par ne plus y répondre.

A quoi cela sert-il d’apprendre le latin ? Les latinistes ne posent quasiment jamais la question, tant la réponse pour eux est évidente : on apprend le latin pour « savoir dire des trucs en latin ». Et c’est là, très précisément, que le divorce est prononcé avec le professeur de langues anciennes… car ce n’est pas son objectif.

Parler latin… mais pourquoi ?

A son entrée au lycée, mon cousin m’a avoué, penaud, qu’il en profitait pour abandonner l’option latin. « Tu comprends, quand j’ai commencé, je croyais qu’on allait apprendre à dire des trucs en latin. Au lieu de ça, je n’ai appris que des déclinaisons. » Ah, l’apprentissage des déclinaisons ! Il vaut bien un billet à lui seul ; j’y reviendrai donc ultérieurement.

Intriguée, je questionnai mes classes : « Pourquoi vous êtes-vous inscrits en latin ? Qu’attendez-vous, au fond, de ce cours ? Qu’espérez-vous apprendre ? » Avec les ans, j’obtiens toujours les mêmes réponses : il y a celui qui connaît un peu la mythologie et qui voudrait approfondir le sujet ; celui qui pense que ça fait de lui un « bon élève » ; celui qui peine en orthographe et a entendu dire que le latin pourrait l’aider ; celui qui sait que l’option lui rapportera des points au brevet ; celui qui espère faire un voyage ; et le pauvre qui ne voulait pas, mais que ses parents obligent ! Des raisons multiples – certes pas toujours bonnes – et généralement bien réparties dans le panel interrogé.

Mais la finalité, elle, est quasiment unanime : on veut « savoir dire », « connaître des mots », « faire des phrases » que les autres ne pourront pas comprendre. Il y a d’ailleurs un plaisir évident chez ces élèves qui vous crient « Ave ! » au détour d’un couloir ou jettent de rageurs « Tace ! » aux bavards de leur classe – toujours devant des camarades médusés qui se demandent quel est cet étrange sabir ; une honte manifeste quand un béotien leur demande « Comment on dit ça en latin ? » et qu’ils doivent confesser leur ignorance ; une fierté sans égal quand ils peuvent lui répondre.

S’exprimer en latin apparaît donc comme l’objectif principal des élèves qui choisissent l’option. Mais ce n’est pas – ou rarement – celui de l’enseignant.

Produire des élèves lecteurs

Car enfin, quand on doit incessamment répondre à la question de l’utilité d’apprendre le latin, on ne répond jamais, absolument jamais : à savoir le parler. Sauf à vouloir déclencher l’hilarité générale. Il y a bien longtemps qu’on n’est plus tenu d’écrire sa dissertation en latin et, bien qu’il soit toujours officiel au Vatican, on classe difficilement le latin dans les langues vivantes.

Cela dit, s’exprimer en latin, ça peut être utile. Pas en soi, mais pour comprendre les mécanismes de la langue, pour faire de la grammaire sans en avoir l’air, pour s’amuser un peu, tout simplement. Sauf que, quand on veut qu’un élève comprenne le fonctionnement grammatical du latin, ce n’est pas pour qu’il se mette à le parler, mais à le lire.

Car c’est bien là l’objectif du professeur : faire en sorte que chaque élève puisse, de façon autonome et directe, bénéficier des beautés de la littérature antique. Qu’il découvre et s’approprie la pensée des Anciens, vibre au rythme de la poésie, tremble au côtés des héros historiques et légendaires, sans la distance, la trahison, qu’est la traduction. Et je crois qu’il y a aussi en nous, inavoué et secret, l’envie de produire des lecteurs qui envisageront ces textes sous d’autres angles, sous des éclairages inédits, qui jetteront des ponts sur ces gouffres que sont nos impensés. Et qui transmettront, à leur tour, leur amour pour ces textes inépuisables.

L’élève veut pouvoir s’exprimer librement en latin ; l’enseignant souhaite seulement – si j’ose dire – qu’il l’entende. Pour surmonter cette mésentente fondamentale, il existe plusieurs solutions.

Les lieux de la conciliation

Le première d’entre elles est, me semble-t-il, la méthode audio-orale. Je ne vais guère pouvoir m’étendre sur le sujet, dans la mesure où, n’ayant jamais été formée de cette manière (et encore moins à l’enseigner), je suis incapable de m’en saisir. Toutes mes tentatives en ce sens se sont soldées par un échec cuisant et, malheureusement, total. Elle m’apparaît pourtant comme un excellent moyen de commencer par l’objectif de l’élève pour aboutir à celui du professeur. A tous ceux que cela intéresse, je renvoie :

  • au manuel de Claude Fievet, mis à disposition par l’Université de Pau ;
  • au site d’Olivier Rimbault, Via Neolatina ;
  • aux manuels de Hans Orberg, que nos collègues espagnols mettent en ligne ;
  • à la méthode active d’apprentissage du latin, développée par nos collègues de l’Académie de Bordeaux et portée par Germain Teilletche.

 

La seconde solution est la pratique des textes libres chère à la pédagogie Freinet. Initialement prévue pour développer la maîtrise de la langue maternelle, elle peut, bien entendu, être adaptée à l’apprentissage de toute autre langue. Elle se déroule en plusieurs étapes :

  1. l’élève rédige, en toute liberté, le texte de son choix ;
  2. le texte est corrigé, soit par le professeur, soit par l’ensemble de la classe ;
  3. l’élève apporte les améliorations requises ;
  4. les textes prêts sont présentés à l’ensemble de la classe (ou un comité de lecture) qui choisit ceux qui seront publiés ;
  5. les textes sélectionnés sont mis en forme et édités (papier ou numérique).

Ainsi conçue, la pratique du texte libre part du désir de l’élève de s’exprimer dans la langue qu’il apprend, mais elle l’oblige également à devenir lecteur pour apporter son aide aux autres – car la publication finale des textes invite à l’exigence. C’est une première étape vers la lecture des textes authentiques, puisqu’il faut chercher à pénétrer la pensée d’un autre pour comprendre ce qu’il a voulu dire.

Il est nécessaire, au tout début, de modérer l’enthousiasme des collégiens, qui veulent souvent écrire des phrases d’une grande complexité. Il faut également prévoir des outils pour les aider : tableaux de déclinaison, de conjugaison, modèles de phrases… et surtout du vocabulaire ! Sans une banque de mots, l’élève ne devient ni émetteur, ni récepteur de la langue ; c’est pourquoi le vocabulaire doit être l’objet d’un travail spécifique : ce sera le sujet du prochain billet.

 

 

 

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